{"id":2560,"date":"2021-10-11T17:47:06","date_gmt":"2021-10-11T15:47:06","guid":{"rendered":"https:\/\/www.svmed.ch\/blog\/?p=2560"},"modified":"2021-10-15T15:10:03","modified_gmt":"2021-10-15T13:10:03","slug":"reflexions-sur-la-mort-aspect-culturel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.svmed.ch\/blog\/reflexions-sur-la-mort-aspect-culturel\/","title":{"rendered":"R\u00e9flexions sur la mort au cours du temps et selon les cultures"},"content":{"rendered":"<div class=\"the-content\"><p>J&rsquo;ai lu dans le dernier num\u00e9ro du Courrier du M\u00e9decin Vaudois le <a href=\"https:\/\/www.svmed.ch\/svm\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/cmv-04-2021.pdf\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">dossier consacr\u00e9 aux m\u00e9decins face \u00e0 la mort<\/a> (CMV 4, 2021). Je f\u00e9licite le comit\u00e9 de r\u00e9daction d\u2019avoir publi\u00e9 ce dossier passionnant et pr\u00e9sent\u00e9 autant de multiples aspects du probl\u00e8me. Toutefois il en est un qui n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 abord\u00e9, c\u2019est celui du regard envers la mort au cours du temps et selon les lieux et les cultures. Permettez-moi donc d\u2019y ajouter ma contribution.<\/p>\n<p>En pr\u00e9ambule, je rappellerai que depuis 30 ans, j\u2019ai effectu\u00e9 de nombreuses missions en Afrique, dans le cadre de la collaboration entre le Service de Chirurgie P\u00e9diatrique du CHUV et Terre des Hommes. Ainsi, nous allons soigner des patients &#8211; des enfants en ce qui me concerne &#8211; et enseigner notre m\u00e9decine, dans l&rsquo;id\u00e9e g\u00e9n\u00e9reuse d\u2019apporter une gu\u00e9rison bienfaisante selon notre syst\u00e8me de r\u00e9f\u00e9rence culturelle, sans nous enqu\u00e9rir auparavant de la repr\u00e9sentation de la maladie, des traumatismes, des malformations et de la mort des populations que nous pensons aider. Une bonne compr\u00e9hension du regard que les autres soci\u00e9t\u00e9s portent sur la maladie et la mort est indispensable pour aider les patients et \u00e9viter des erreurs. C\u2019est ainsi que je me suis int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 l\u2019anthropologie m\u00e9dicale. Je vous propose d&rsquo;\u00e9voquer ici les diff\u00e9rents regards que nos soci\u00e9t\u00e9s portent sur la mort. Pour ceux qui s\u2019int\u00e9resseraient aux autres aspects \u00e9tudi\u00e9s, \u00e0 savoir les regards crois\u00e9s sur la maladie, les malformations, les accidents en Europe et en Afrique, ou qui chercheraient les r\u00e9f\u00e9rences bibliographiques, je les renvoie au <a href=\"https:\/\/www.unil.ch\/fra\/files\/live\/sites\/fra\/files\/home\/Accueil\/Dr.O.Reinberg-Des%20Dieux%20et%20des%20hommes.pdf\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">texte initial<\/a> [1].<\/p>\n<h4>Evolution du regard sur la mort en Occident<\/h4>\n<p>Le regard des soci\u00e9t\u00e9s a \u00e9volu\u00e9 dans le temps au cours de si\u00e8cles. Les notions de maladie avec une explication physiopathologique sont des concepts r\u00e9cents qui ont ouvert la porte \u00e0 des traitements rationnels.<\/p>\n<p>La m\u00e9decine occidentale a d\u2019abord \u00e9t\u00e9 une m\u00e9decine de la fatalit\u00e9. D\u00e8s la civilisation m\u00e9sopotamienne, malformations et d\u00e9ficiences mentales sont li\u00e9es \u00e0 la faute et au p\u00e9ch\u00e9. L&rsquo;id\u00e9e du mal ne peut \u00eatre dissoci\u00e9e des rapports entre les dieux et les hommes. Chez les \u00e9gyptiens ces maux ne sont pas toujours consid\u00e9r\u00e9s comme un ch\u00e2timent, mais comme l&rsquo;expression de la divinit\u00e9. Certaines anomalies b\u00e9n\u00e9ficiaient d&rsquo;une promotion sacr\u00e9e: un culte fut rendu \u00e0 un anenc\u00e9phale \u00e0 Heliopolis (Plutarque).<\/p>\n<p>Sparte pratique un eug\u00e9nisme qui n&rsquo;accepte que des guerriers sains et \u00e9limine les faibles. \u00ab\u00a0&#8230;Quand un enfant lui naissait, le p\u00e8re n&rsquo;\u00e9tait pas ma\u00eetre de l&rsquo;\u00e9lever : il le prenait et le portait dans un lieu appel\u00e9 Lesch\u00e9, o\u00f9 si\u00e9geaient les plus anciens de la tribu. Ils examinaient le nouveau-n\u00e9. S&rsquo;il \u00e9tait bien conform\u00e9 et robuste, ils ordonnaient de l&rsquo;\u00e9lever. Si, au contraire, il \u00e9tait mal venu et difforme, ils l&rsquo;envoyaient en un lieu appel\u00e9 les Apoth\u00e9tes qui \u00e9tait un pr\u00e9cipice au pied du Tayg\u00e8te. Ils jugeaient, en effet, qu&rsquo;il valait mieux pour lui-m\u00eame et pour l&rsquo;Etat ne pas le laisser vivre, du moment qu&rsquo;il \u00e9tait mal dou\u00e9 d\u00e8s sa naissance pour la sant\u00e9 et pour la force\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Les romains \u00e9taient exp\u00e9ditifs: on \u00e9liminait les nouveau-n\u00e9s malform\u00e9s: \u00ab\u00a0Nous assommons les chiens enrag\u00e9s, nous tuons les taureaux farouches, nous \u00e9gorgeons les brebis malades de peur qu&rsquo;elles n&rsquo;infectent le troupeau, nous \u00e9touffons les nouveau-n\u00e9s mal constitu\u00e9s; m\u00eame les enfants s&rsquo;ils sont d\u00e9biles ou anormaux, nous les noyons. Ce n&rsquo;est pas de la col\u00e8re mais de la raison qui nous invite \u00e0 s\u00e9parer des parties saines celles peuvent les corrompre\u00a0\u00bb (S\u00e9n\u00e8que). Mais porter les enfants hors de la ville, ou les noyer ne signifie pas les ex\u00e9cuter mais les remettre aux dieux. Stob\u00e9e, qui r\u00e9dige vers 450\/500 un recueil des opinions des auteurs anciens grecs et romains, \u00e9crit que, dans l&rsquo;ensemble, on ne consid\u00e9rait pas l&rsquo;exposition, l&rsquo;infanticide ou la mutilation des enfants (difformes ou pas) comme des crimes.<\/p>\n<p>Cette attitude change avec Orig\u00e8ne (185-253) qui ordonne aux chr\u00e9tiens : \u00ab\u00a0Vous n&rsquo;immolerez pas le nouveau-n\u00e9, car tout \u00eatre form\u00e9 dans le sein de sa m\u00e8re a re\u00e7u de Dieu une \u00e2me et sera veng\u00e9 si on le fait p\u00e9rir injustement\u00a0\u00bb. Dans un \u00e9dit de 318, Constantin (280-337) applique \u00e0 l&rsquo;infanticide la m\u00eame peine que pour le parricide. Cette mesure est confirm\u00e9e \u00e0 plusieurs reprises par ses successeurs, en particulier par Justinien (483-565); mais en fait, la l\u00e9gislation justinienne reste lettre morte en France pendant de longs si\u00e8cles.<\/p>\n<p>La notion de m\u00e9decine destin\u00e9e \u00e0 pr\u00e9server la sant\u00e9 et la vie a \u00e9t\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9e par les arabes abassides qui nous ont transmis le savoir grec: Har\u00fbn-al-R\u00e2chid (786-809) construisait \u00e0 Bagdad au d\u00e9but du IXe si\u00e8cle, l&rsquo;h\u00f4pital Bimaristan et en confiait la gestion \u00e0 Al-Razi (Rhaz\u00e8s) puis \u00e0 Ibn-Sinna (Avicenne). La sant\u00e9 \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9e comme un tout, qui incluait le religieux, le culturel, l\u2019hygi\u00e8ne de vie, la nourriture, la pharmacop\u00e9e et des soins m\u00e9dicaux et chirurgicaux. Il faut reconnaitre qu&rsquo;\u00e0 cette \u00e9poque, la m\u00e9decine arabe repr\u00e9sentait le sommet de ce qu&rsquo;il \u00e9tait possible d&rsquo;atteindre dans ce domaine. Pour un malade ou un bless\u00e9, les chances de survie \u00e9taient beaucoup plus grandes \u00e0 Bagdad ou \u00e0 Damas qu&rsquo;\u00e0 Paris ou \u00e0 Rome<\/p>\n<p>Le moyen \u00e2ge conna\u00eet des conditions de vie pr\u00e9caires, une mortalit\u00e9 infantile importante, des \u00e9pid\u00e9mies catastrophiques (peste, chol\u00e9ra), de sorte que la vie est br\u00e8ve et que l&rsquo;atteinte d&rsquo;un \u00e2ge avanc\u00e9 est une exception. \u00ab\u00a0Le christianisme au moyen-\u00e2ge, fortement marqu\u00e9 par l&#8217;empreinte de l&rsquo;Apocalypse, devient une religion non point tant de joie et d&rsquo;amour fraternel, que de culpabilit\u00e9 et de crainte prostern\u00e9e\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Il faut attendre Jean Fernel (1497-1558) pour distinguer l\u2019affection \u00ab\u00a0maladie\u00a0\u00bb de l\u2019affection \u00ab\u00a0sympt\u00f4me\u00a0\u00bb et que la maladie commence \u00e0 ne plus \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme une expression divine. Le premier, il rompt avec 13 si\u00e8cles de tradition h\u00e9rit\u00e9e de Galien et d\u00e9finit la maladie comme une \u00ab\u00a0affection\u00a0\u00bb du corps vivant (morbus est affectus contra naturam corpori insidens). Elle devient l\u2019expression d\u2019un d\u00e9sordre du corps que le m\u00e9decin tente de r\u00e9parer. La mort devient ainsi quelque chose contre quoi on pourrait agir.<\/p>\n<h4>R\u00e9f\u00e9rentiel culturel en Afrique sub-saharienne<\/h4>\n<p>Les m\u00e9decines traditionnelles africaines reposent sur des syst\u00e8mes de pens\u00e9es parfaitement logiques, mais elles restent irrationnelles pour nous, parce qu\u2019elles expliquent une maladie par une vision magico-religieuse. Lorsque cette m\u00e9decine fait appel \u00e0 des rem\u00e8des empiriques, elle ne se soucie pas d\u2019expliquer la maladie. La compr\u00e9hension de la pens\u00e9e magique est donc indispensable pour aborder les m\u00e9decines traditionnelles. Il nous faut donc conna\u00eetre les mythes et les cosmogonies qui les gouvernent.<\/p>\n<p>Les mythologies africaines sont nombreuses, complexes et vari\u00e9es et ne peuvent faire l\u2019objet d\u2019un panorama exhaustif. En l\u2019absence d\u2019\u00e9criture, la transmission des mythes est une tradition orale, qui de ce fait nous est mal connue. Heureusement il existe quelques transcriptions \u00e9crites des mythes fondateurs de certaines soci\u00e9t\u00e9s africaines. On conna\u00eet particuli\u00e8rement bien celle des Dogon par le r\u00e9cit qu\u2019en a fait Marcel Griaule dans \u00ab\u00a0Dieu d\u2019eau\u00a0\u00bb: Apr\u00e8s une quinzaine d\u2019ann\u00e9es pass\u00e9es chez les Dogons, Marcel Griaule re\u00e7oit un jour d\u2019octobre 1946 la visite du messager du sage Ogotemm\u00eali, \u00ab\u00a0chasseur devenu aveugle par accident, qui devait \u00e0 son infirmit\u00e9 d\u2019avoir pu longuement et soigneusement s\u2019instruire\u00a0\u00bb. Celui-ci l\u2019invite \u00e0 venir le voir et lui r\u00e9v\u00e8le\u00a0\u00ab\u00a0ce qu\u2019il a toujours cherch\u00e9 \u00e0 savoir\u00a0\u00bb au cours de 33 entretiens rassembl\u00e9s sous le titre \u00ab\u00a0Dieu d\u2019eau\u00a0\u00bb (1948). Ces entretiens initiatiques et la connaissance qu\u2019ils nous apportent \u00ab\u00a0bouleversera de fond en comble les id\u00e9es re\u00e7ues concernant la mentalit\u00e9 noire comme la mentalit\u00e9 primitive en g\u00e9n\u00e9ral\u00a0\u00bb. Pour Griaule, les traces du Zodiaque m\u00e9diterran\u00e9en retrouv\u00e9es chez les Dogons sont la preuve que cette m\u00e9taphysique fondamentale a travers\u00e9 les mill\u00e9naires et a trouv\u00e9 un lieu privil\u00e9gi\u00e9 de conservation en Afrique sub-saharienne, en particulier au pays Dogon.<\/p>\n<p>La vie quotidienne des peuples africains est impr\u00e9gn\u00e9e de cette vie spirituelle, peupl\u00e9e de dieux, de g\u00e9nies et d\u2019esprits. Pour les Dogons ainsi que pour les Malink\u00e9s et les Bambaras, la mythologie impr\u00e8gne avec tant de force les diff\u00e9rents aspects de la vie humaine qu\u2019il existe une correspondance entre elle et les diff\u00e9rentes parties de l\u2019anatomie humaine ou le syst\u00e8me astronomique. Le rapport au monde invisible s\u2019exprime tout au long de l\u2019existence des peuples africains au travers de manifestations organis\u00e9es pour c\u00e9l\u00e9brer la correspondance entre monde terrestre et monde spirituel. Ces cultes, auxquels sont li\u00e9s divers objets tels les masques et les statuettes, se r\u00e9alisent sous des formes que l\u2019on retrouve de fa\u00e7on constante chez les diff\u00e9rents peuples\u00a0: sacrifices sanglants ou non, offrandes, r\u00e9citations, chants, musiques et danses c\u00e9l\u00e8brent des rites li\u00e9s entre autres \u00e0 des questions de purification, d\u2019initiation, de comm\u00e9moration ou de deuil. Les dieux et les forces invisibles qui gouvernent le monde habitent le quotidien de la spiritualit\u00e9 africaine dans certaines r\u00e9gions o\u00f9 pourtant le christianisme et l\u2019islam ont pris une large place au fil des si\u00e8cles. Cependant les croyances ancestrales jouent toujours un r\u00f4le pr\u00e9pond\u00e9rant. Comme me le disait au Togo un p\u00e8re chr\u00e9tien de la congr\u00e9gation Fatebenefratelli qui connait tr\u00e8s bien ses ouailles, lui-m\u00eame chirurgien et missionnaire depuis des d\u00e9cennies au B\u00e9nin et au Togo, \u00ab\u00a0ils sont bons chr\u00e9tiens de jour et animistes la nuit\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h4>Regards crois\u00e9s sur la mort<\/h4>\n<p>Le regard que nous portons sur la mort est d\u00e9terminant dans notre attitude envers elle.<\/p>\n<p>Pour les anthropologues, il n&rsquo;y a pas de soci\u00e9t\u00e9 sans rites et il n&rsquo;y a pas de rapports sociaux sans actes symboliques. Les rites fun\u00e9raires sont un lien tr\u00e8s fort entre les vivants et les morts et entre les vivants entre eux. Ils nous apprennent beaucoup sur la vision de la mort.<\/p>\n<p>Pour Jean-Fran\u00e7ois Noble, fondateur de stages en \u00e9ducation pastorale clinique d\u00e8s 1990, la caract\u00e9ristique de notre soci\u00e9t\u00e9 occidentale moderne est \u00ab\u00a0l&rsquo;analphab\u00e9tisme des \u00e9motions\u00a0\u00bb devant la mort. Notre soci\u00e9t\u00e9 escamote la mort alors que de tous temps, toutes les civilisations ont construit des rites pour la g\u00e9rer.<\/p>\n<p>Philippe Ari\u00e8s, historien, d\u00e9crit tr\u00e8s bien l&rsquo;\u00e9volution de notre soci\u00e9t\u00e9 devant la mort: durant les premiers mill\u00e9naires avant et apr\u00e8s JC, la mort est publique. La mort est v\u00e9cue comme l&rsquo;ultime repos auquel chacun a droit au terme de son existence. La mort fait partie de la vie sociale. Il n&rsquo;est pas possible de mourir seul. La notion de \u00ab\u00a0service fun\u00e8bre dans l&rsquo;intimit\u00e9\u00a0\u00bb que nous connaissons aujourd&rsquo;hui est un non-sens. Vers l&rsquo;an mille appara\u00eet la notion du \u00ab\u00a0jugement dernier\u00a0\u00bb. La mort devient dramatique parce qu&rsquo;au-del\u00e0 d&rsquo;elle se joue la suite de notre destin. On s&rsquo;en remet \u00e0 l&rsquo;\u00e9glise pour nous pr\u00e9venir d&rsquo;un futur funeste dans l&rsquo;au-del\u00e0 par des pratiques expiatoires. Avec le XVIIIe puis le XIXe si\u00e8cle, apparait la notion de mort path\u00e9tique. La mort devient la souffrance des survivants. C&rsquo;est de cette \u00e9poque que datent les rituels modernes. On entoure la mort d&rsquo;un rituel ostentatoire: d\u00e9corum de services fun\u00e8bres, catafalque noir et argent, exposition du cercueil sur une estrade, v\u00eatement noirs de la famille, monuments fun\u00e9raires. Aujourd&rsquo;hui la mort est escamot\u00e9e. Elle n&rsquo;est pas une fin pr\u00e9par\u00e9e, mais une \u00e9ch\u00e9ance que l&rsquo;on tente d&rsquo;ignorer et de repousser le plus loin possible par la magie de la science m\u00e9dicale. C&rsquo;est bien de magie qu&rsquo;il s&rsquo;agit. Aujourd&rsquo;hui la mort doit nous cueillir subitement, discr\u00e8tement, en bonne sant\u00e9. Ses suites doivent \u00eatre aussi discr\u00e8tes que possible: le cercueil est ferm\u00e9 et on voit peu le mort, le corbillard n&rsquo;est plus suivi et son voyage est perdu dans l&rsquo;anonymat de la circulation, les corps sont incin\u00e9r\u00e9s. Il n&rsquo;y a plus de c\u00e9l\u00e9bration d&rsquo;un repas pris ensemble. On en vient m\u00eame \u00e0 maquiller les corps (USA) pour qu&rsquo;ils n&rsquo;aient pas l&rsquo;air de cadavres. Ces comportements sont des conduites de d\u00e9fense et un d\u00e9ni de la mort. Bref, comme l&rsquo;\u00e9crivait avec beaucoup de justesse Georges Brassens, \u00ab\u00a0mais o\u00f9 sont les fun\u00e9railles d&rsquo;antan\u00a0\u00bb. A l&rsquo;h\u00f4pital la situation est encore plus nette: le patient n&rsquo;est pas l\u00e0 pour mourir mais pour gu\u00e9rir. Or les statistiques montrent le contraire, puisque de plus en plus de personnes d\u00e9c\u00e8dent \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital.<\/p>\n<p>Les soci\u00e9t\u00e9s africaines ont gard\u00e9 les traditions des rites de la mort. Les rites chr\u00e9tiens sont toujours bien pr\u00e9sents et l&rsquo;accompagnement du d\u00e9funt et de sa famille est l&rsquo;occasion de manifestation de coh\u00e9sion sociale. Dans la pens\u00e9e animiste le passage sur terre n&rsquo;est que momentan\u00e9 et l&rsquo;on reviendra plus tard sous une autre forme. Le \u00ab double \u00bb apr\u00e8s la mort va vivre \u00ab ailleurs \u00bb : sous l&rsquo;eau, gard\u00e9 par un g\u00e9nie, mais seulement en attendant de pouvoir rejoindre le groupe en occupant le corps d&rsquo;un nouveau-n\u00e9. Ils admettent \u00e9galement l&rsquo;existence d&rsquo;un second principe immat\u00e9riel : l&rsquo;\u00e2me vitale, recueillie apr\u00e8s la mort par des rites sp\u00e9cifiques dans l&rsquo;autel des anc\u00eatres. Comme l\u2019\u00e9crit Birago Diop (S\u00e9n\u00e9gal) dans son tr\u00e8s beau po\u00e8me \u00ab\u00a0Le souffle des anc\u00eatres\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Ceux qui sont morts ne sont pas morts&#8230; les morts ne sont pas sous la terre, ils sont dans l&rsquo;ombre qui fr\u00e9mit, ils sont dans l&rsquo;eau qui coule, Ils sont dans l&rsquo;eau qui dort, Ils sont dans la case, ils sont dans la foule. Les morts ne sont pas morts.\u00a0\u00bb \u00a0C&rsquo;est pourquoi le culte des anc\u00eatres est si pr\u00e9sent tant dans l&rsquo;aspect animiste (omni-pr\u00e9sence des \u00ab\u00a0assins\u00a0\u00bb dans les habitations) que chr\u00e9tien, et une famille peut se ruiner pour un bel enterrement ou pour payer une belle tombe.<\/p>\n<p>Quand un homme meurt, dans un accident de la circulation par exemple, un pr\u00eatre vaudou proc\u00e8de \u00e0 une c\u00e9r\u00e9monie pour \u00abrassembler\u00bb l\u2019\u00e2me \u00e9parse du d\u00e9funt et lui montrer la voie vers Koutom\u00e9, le royaume des Morts. Sinon la victime ne trouverait pas la paix et viendrait la nuit hanter les lieux o\u00f9 elle a v\u00e9cu en poussant d&rsquo;horribles cris. Et il y aurait toujours des accidents l\u00e0 o\u00f9 elle est morte. Le terme Egun est employ\u00e9 par les Yorubas du Nigeria et du B\u00e9nin pour \u00e9voquer les anc\u00eatres. Pour les Yorubas, les esprits qui habitent Kutome, l&rsquo;autre monde, doivent \u00eatre r\u00e9guli\u00e8rement rappel\u00e9s sur terre pour r\u00e9tablir l&rsquo;\u00e9quilibre cosmique menac\u00e9 par les transgressions humaines. Ce rituel du retour se d\u00e9roule chaque ann\u00e9e entre juin et novembre et dure un mois. Les esprits dot\u00e9s d&rsquo;un immense savoir et d&rsquo;une tr\u00e8s grande puissance, sont invoqu\u00e9s pour aider et conseiller les vivants.<\/p>\n<p>Il me faut toutefois mod\u00e9rer mes propos car si la description que j&rsquo;ai faite du regard sur la maladie et la mort est telle que v\u00e9cue dans les petites villes et les zones rurale, cela n&rsquo;est plus vrai dans les grandes villes. Depuis plus de 30 ans que je participe \u00e0 des missions en Afrique sub-\u00e9quatoriale, j&rsquo;ai pu constater une \u00e9volution. Le regard sur la maladie et la mort s&rsquo;occidentalise, au m\u00eame rythme que s&rsquo;implantent les fast-food dans les grandes villes.<\/p>\n<p>Ainsi dans le monde occidental la mort est ressentie comme un \u00e9chec de la m\u00e9decine, tandis qu&rsquo;il n&rsquo;en est rien dans la soci\u00e9t\u00e9 africaine ou elle a le double r\u00f4le d&rsquo;ach\u00e8vement d&rsquo;une vie qui permettra d&rsquo;acc\u00e9der au paradis et fait partie du cycle de la nature, puisqu&rsquo;on reviendra. Il ne s&rsquo;agit donc pas d&rsquo;un \u00e9chec de la m\u00e9decine, mais des cycles de la vie et de la mort.<\/p>\n<p>Il s\u2019agit d\u2019un probl\u00e8me tr\u00e8s complexe de la repr\u00e9sentation du temps, que nous ne pouvons qu\u2019\u00e9voquer bri\u00e8vement ici. La nature et la biologie nous offrent une repr\u00e9sentation cyclique du temps, parfaitement int\u00e9gr\u00e9e dans les civilisations antiques et les cultures africaines qui en ont h\u00e9rit\u00e9 (sto\u00efciens, paling\u00e9n\u00e9sie = g\u00e9n\u00e8se de nouveau ou r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration). Le dieu Dan (le serpent qui se mord la queue) sur les bas-reliefs d\u2019Abomey (B\u00e9nin) en est l\u2019illustration. La mort n\u2019est qu\u2019une phase d\u2019un cycle. Les civilisations monoth\u00e9istes ont imagin\u00e9 une repr\u00e9sentation lin\u00e9aire du temps\u00a0: au jour J, \u00e0 l\u2019heure H, il s\u2019est pass\u00e9 quelque chose (Les tables de la loi, la Nativit\u00e9, l\u2019H\u00e9gire) et plus rien ne sera jamais comme avant. Pour les religions monoth\u00e9istes, le temps circulaire faisait courir le risque qu\u2019un autre messie puisse venir. La mort est donc une fin en soi. Contrairement aux civilisations que n\u2019ont connu que la repr\u00e9sentation cyclique du temps, les religions monoth\u00e9istes ont d\u00fb jongler pour combiner deux modes incompatibles de repr\u00e9sentation du temps. Ceci nous a valu quelques repr\u00e9sentations magnifiques de ces deux concepts, comme le tympan de Saint Lazare d\u2019Autun, celui d\u2019Aulnay ou de V\u00e9zelay, ou les montres molles de Salvator Dali (Le temps qui s\u2019\u00e9coule est une illusion), pour n\u2019en citer que deux.<\/p>\n<h4>Conclusions<\/h4>\n<p>Dans ces remarques, je me suis livr\u00e9 \u00e0 une r\u00e9flexion sur les repr\u00e9sentations de la mort dans les cultures que j&rsquo;ai essay\u00e9 de comprendre lorsque je me rendais en Afrique sub-saharienne, par des lectures et de tr\u00e8s nombreux entretiens. J\u2019ignore tout des autres. Nul doute qu&rsquo;un tel exercice peut \u00eatre fait et doit \u00eatre fait, lorsque nous partons en voyage confronter notre culture m\u00e9dicale \u00e0 celle des populations que nous visitons. Avec les migrations, il n\u2019est plus n\u00e9cessaire de voyager pour \u00eatre confront\u00e9 aujourd\u2019hui chez nous, \u00e0 d\u2019autres modes de cultures et de pens\u00e9e. Il me semble donc souhaitable de se pencher avec humilit\u00e9 sur les croyances et les cultures des autres, car leurs attentes ne sont pas forc\u00e9ment les n\u00f4tres.<\/p>\n<p><strong>Prof. Olivier Reinberg<\/strong><br \/>\nChirurgien P\u00e9diatre FMH EBPS<\/p>\n<p><strong>R\u00e9f\u00e9rences :<\/strong><\/p>\n<p>[1] Le texte complet et la bibliographie \u00ab Des Dieux et des Hommes : approches de la maladie en Afrique et en Europe \u00bb peuvent \u00eatre consult\u00e9s <a href=\"https:\/\/www.unil.ch\/fra\/files\/live\/sites\/fra\/files\/home\/Accueil\/Dr.O.Reinberg-Des%20Dieux%20et%20des%20hommes.pdf\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">sur ce lien<\/a>.<\/p>\n<\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J&rsquo;ai lu dans le dernier num\u00e9ro du Courrier du M\u00e9decin Vaudois le dossier consacr\u00e9 aux m\u00e9decins face \u00e0 la mort (CMV 4, 2021). Je f\u00e9licite le comit\u00e9 de r\u00e9daction d\u2019avoir publi\u00e9 ce dossier passionnant et pr\u00e9sent\u00e9 autant de multiples aspects du probl\u00e8me. 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