{"id":3701,"date":"2026-09-16T20:27:26","date_gmt":"2026-09-16T18:27:26","guid":{"rendered":"https:\/\/www.svmed.ch\/blog\/?p=3701"},"modified":"2026-09-17T16:18:49","modified_gmt":"2026-09-17T14:18:49","slug":"chere-consoeur-ou-le-droit-de-netre-quune-patiente","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.svmed.ch\/blog\/chere-consoeur-ou-le-droit-de-netre-quune-patiente\/","title":{"rendered":"\u00ab Ch\u00e8re cons\u0153ur \u00bb \u2014 ou le droit de n&rsquo;\u00eatre qu&rsquo;une patiente"},"content":{"rendered":"<div class=\"the-content\"><p>Il y a quelque temps, une femme m\u00e9decin s&rsquo;est assise dans le fauteuil d&rsquo;en face. Pas le sien, l&rsquo;autre. Celui de la personne qui consulte. Elle avait fait ce que nous exigeons de nos patients : venir avec sa question, sa vuln\u00e9rabilit\u00e9, son histoire et laisser la blouse au placard. Elle avait \u00e9t\u00e9 adress\u00e9e par son propre m\u00e9decin, dans les r\u00e8gles de l&rsquo;art.<\/p>\n<p>On l&rsquo;a appel\u00e9e \u00ab ch\u00e8re cons\u0153ur \u00bb.<\/p>\n<p>Elle a demand\u00e9, poliment, qu&rsquo;on ne le fasse pas. Elle a expliqu\u00e9 : je ne suis pas ici comme m\u00e9decin. Je suis ici comme patiente, comme femme, sans artifice ni comp\u00e9tence. Regardez-moi comme telle.<\/p>\n<p>On a continu\u00e9.<\/p>\n<p>Cette anecdote para\u00eet minuscule. Elle ne l&rsquo;est pas. Car dans ce mot \u00ab\u00a0cons\u0153ur\u00a0\u00bb se loge tout ce que la m\u00e9decine ne sait pas faire de ses femmes : les regarder comme des humaines.<\/p>\n<p>Une femme m\u00e9decin qui consulte se voit opposer un paradoxe dont on ne sort pas. Si elle arrive inform\u00e9e, document\u00e9e, lucide sur elle-m\u00eame, et comment ne le serait-elle pas, c&rsquo;est son m\u00e9tier, on lui r\u00e9pond qu&rsquo;elle en sait trop : trop de conviction, trop d&rsquo;hypoth\u00e8ses, trop de connaissance de soi pour \u00eatre une \u00ab vraie \u00bb patiente, trop de biais pour diagnostiquer. Si elle arrivait d\u00e9munie, on s&rsquo;\u00e9tonnerait qu&rsquo;un m\u00e9decin puisse l&rsquo;\u00eatre. Trop comp\u00e9tente pour souffrir, trop inform\u00e9e pour douter. Sa formation, qu&rsquo;on exige d&rsquo;elle chaque jour au service des autres, devient la pi\u00e8ce \u00e0 charge d\u00e8s qu&rsquo;elle demande pour elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>Mais soyons honn\u00eates : ce pi\u00e8ge l&rsquo;accompagne depuis le premier jour. Femme et m\u00e9decin, elle a toujours \u00e9t\u00e9 trop ou pas assez quelque chose.<\/p>\n<p>Trop douce pour diriger, trop ferme pour \u00eatre aimable, trop investie pour sa famille, trop m\u00e8re pour sa carri\u00e8re, trop sensible pour le m\u00e9tier, trop cuirass\u00e9e pour \u00eatre touchante. Il n&rsquo;existe aucune place qui donne droit au verdict \u00ab juste \u00bb.<\/p>\n<p>Le jugement en tenaille n&rsquo;est pas un accident : c&rsquo;est un dispositif, et sa fonction est de produire de l&rsquo;ill\u00e9gitimit\u00e9. Car quoi qu&rsquo;elle fasse, o\u00f9 qu&rsquo;elle soit, quand on lui refuse jusqu&rsquo;au fauteuil de la patiente, la question n&rsquo;est plus seulement celle du soin.<\/p>\n<p>Elle devient : o\u00f9, exactement, une femme m\u00e9decin a-t-elle le droit de se montrer telle qu&rsquo;elle est ?<\/p>\n<p>S&rsquo;il faut \u00eatre irr\u00e9prochable pour m\u00e9riter d&rsquo;\u00eatre vue, et si se montrer vuln\u00e9rable est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui rend \u00ab mauvaise \u00bb,\u00a0alors on nous demande de tenir une vie enti\u00e8re sans aucun lieu o\u00f9 d\u00e9poser.<\/p>\n<p>Il ne faudra pas s&rsquo;\u00e9tonner de ce que les chiffres, ensuite, racontent. Nous les connaissons pourtant, entre nous. Une m\u00e9ta-analyse de l&rsquo;American Journal of Psychiatry l&rsquo;\u00e9tablit depuis vingt ans : le risque suicidaire des femmes m\u00e9decins est plus du double de celui des femmes de la population g\u00e9n\u00e9rale, un ratio de 2,27, l\u00e0 o\u00f9 celui des hommes m\u00e9decins est de 1,41\u00b9.<\/p>\n<p>Nous savons aussi pourquoi elles ne demandent pas d&rsquo;aide : dans une enqu\u00eate men\u00e9e aupr\u00e8s de plus de 2000 femmes m\u00e9decins, pr\u00e8s de la moiti\u00e9 estimaient avoir pr\u00e9sent\u00e9 les crit\u00e8res d&rsquo;un trouble psychique sans avoir jamais recherch\u00e9 de soins, invoquant notamment la conviction de devoir g\u00e9rer seules, la crainte des cons\u00e9quences sur leur droit de pratique et la honte attach\u00e9e au diagnostic\u00b2.<\/p>\n<p>Et la litt\u00e9rature sur le \u00ab m\u00e9decin-patient \u00bb documente ce que chacun de nous a d\u00e9j\u00e0 observ\u00e9 ou v\u00e9cu : autodiagnostic, autotraitement, consultations de couloir et, en miroir, la difficult\u00e9 des soignants eux-m\u00eames \u00e0 traiter un pair comme un patient ordinaire\u00b3.<\/p>\n<p>Le \u00ab ch\u00e8re cons\u0153ur \u00bb n&rsquo;est pas une susceptibilit\u00e9 : c&rsquo;est un ph\u00e9nom\u00e8ne d\u00e9crit.<\/p>\n<p>Notre propre corporation l&rsquo;a d&rsquo;ailleurs admis en cr\u00e9ant ReMed, le r\u00e9seau de soutien de la FMH pour les m\u00e9decins en difficult\u00e9: reconnaissance institutionnelle que l&rsquo;acc\u00e8s normal aux soins ne va pas de soi pour nous.<\/p>\n<p>Reste \u00e0 ce que chaque cabinet l&rsquo;admette aussi.<\/p>\n<p>Alors je pose la question, \u00e0 la mani\u00e8re de celles qui l&rsquo;ont pos\u00e9e avant nous pour d&rsquo;autres portes ferm\u00e9es : \u00e0 quel moment sommes-nous l\u00e9gitimes ?<\/p>\n<p>L\u00e9gitimes \u00e0 n&rsquo;\u00eatre ni des coll\u00e8gues qu&rsquo;on \u00e9value sur leurs comp\u00e9tences, ni des exceptions qu&rsquo;on admire ou qu&rsquo;on disqualifie.<\/p>\n<p>L\u00e9gitimes \u00e0 \u00eatre vues telles que nous sommes : des humaines, avec des corps, des esprits, des doutes, des vies qui d\u00e9bordent du cadre professionnel. L\u00e9gitimes dans nos souffrances et dans nos doutes, car le doute, faut-il le rappeler dans nos m\u00e9tiers, n&rsquo;est pas une pathologie de la demande : c&rsquo;en est la forme la plus honn\u00eate.<\/p>\n<p>Que devons-nous faire, nous, femmes et m\u00e9decins ? Peut-\u00eatre ceci, pour commencer : cesser de nous excuser d&rsquo;exister des deux c\u00f4t\u00e9s du bureau.<\/p>\n<p>Nommer ce qui nous arrive quand cela nous arrive, calmement, par \u00e9crit, dans les r\u00e8gles que nous connaissons mieux que quiconque.<\/p>\n<p>Et surtout, nous le promettre les unes aux autres : quand une cons\u0153ur s&rsquo;assi\u00e9ra dans notre fauteuil d&rsquo;en face, nous l&rsquo;appellerons Madame.<\/p>\n<p>Nous la regarderons comme elle demande \u00e0 l&rsquo;\u00eatre.<\/p>\n<p>Nous lui offrirons ce qu&rsquo;on lui refuse ailleurs : le droit, immense et minuscule, de n&rsquo;\u00eatre qu&rsquo;une patiente.<\/p>\n<p>C&rsquo;est peu. C&rsquo;est beaucoup a\u0300 la fois.<\/p>\n<p><strong>Dre Estelle Gill\u00e8s de P\u00e9lichy<\/strong><br \/>\nPsychiatre et psychoth\u00e9rapeute FMH, Morges<\/p>\n<p><em>\u00b9 Schernhammer ES, Colditz GA. Suicide rates among physicians: a quantitative and gender assessment (meta-analysis). Am J Psychiatry. 2004;161(12):2295-2302.<\/em><\/p>\n<p><em>\u00b2 Gold KJ, Andrew LB, Goldman EB, Schwenk TL. \u00ab\u00a0I would never want to have a mental health diagnosis on my record\u00a0\u00bb: A survey of female physicians on mental health diagnosis, treatment, and reporting. Gen Hosp Psychiatry. 2016;43:51-57.<\/em><\/p>\n<p><em>\u00b3 Kay M, Mitchell G, Clavarino A, Doust J. Doctors as patients: a systematic review of doctors&rsquo; health access and the barriers they experience. Br J Gen Pract. 2008;58(552):501-508.<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a quelque temps, une femme m\u00e9decin s&rsquo;est assise dans le fauteuil d&rsquo;en face. Pas le sien, l&rsquo;autre. Celui de la personne qui consulte. Elle avait fait ce que nous exigeons de nos patients : venir avec sa question, sa vuln\u00e9rabilit\u00e9, son histoire et laisser la blouse au placard. 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