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Interview – Isabelle Moncada

« Médecin, osez la parole forte ! »

Comment répondre à un média qui sollicite un·e médecin, souvent dans l’urgence ? Isabelle Moncada, productrice et présentatrice de 36.9° (RTS), aborde les défis du journalisme santé, dévoile les coulisses de son émission et livre des repères concrets pour se préparer à l’exercice de l’interview.

Anne Kearney – RTS

Point santé : comment se portent les rédactions romandes aujourd’hui ?

Elles n’ont jamais été aussi mal en point : les coupes budgétaires et les licenciements déferlent comme des laves torrentielles, engloutissant talents, passions et pans entiers de liberté d’expression. Aujourd’hui, comme dans le système de santé, la recherche — voire l’obsession — du profit prime sur le vivre ensemble et le bien commun.

Quelle est généralement la formation des journalistes spécialisés en santé ?

Il y en a très peu, la spécialisation étant de moins en moins valorisée. Les journalistes santé viennent d’horizons variés, sans forcément de bagage scientifique. Il est cependant important d’avoir l’esprit scientifique. En Suisse alémanique, la taille des rédactions permet d’avoir plus facilement des spécialistes de l’économie de la santé ou des politiques de santé, mais qui sont moins centré·es sur la santé des patient·es comme nous le faisons à 36,9°.

Qu’est-ce qui vous a attiré personnellement dans ce domaine ?

Petite, j’ai eu un immense crush pour la série L’homme qui valait 3 milliards : un astronaute grièvement blessé et reconstruit avec des implants bioniques qui lui confèrent des capacités surhumaines. Je voulais devenir chirurgienne pour rendre ce miracle possible. J’ai finalement préféré explorer la fragile biologie humaine et sa finitude plutôt que la médecine hyper technologique.

Comment choisissez-vous les thèmes de 36.9° ? Les médecins proposent-ils parfois des sujets ?

On discute en équipe, notre mandat étant de parler de la santé et de la médecine du point de vue des patient·es. Les propositions externes, souvent liées à des pratiques non éthiques, viennent généralement des patient·es, parfois poussé·es par leur médecin. Nous nous appuyons aussi sur un réseau de médecins généralistes, en première ligne face aux souffrances de la société, que nous consultons régulièrement.

Il y a des personnalités humanistes et courageuses qui osent dire les choses et qui le paient parfois au prix fort.

Avez-vous été confrontée à des refus de médecins de témoigner ?

C’est rare, ce que je prends comme une marque de confiance envers l’émission. En revanche, il arrive — heureusement de moins en moins — que des femmes médecins ne se sentent pas suffisamment légitimes pour s’exprimer. Obtenir la parité parmi les médecins qui font figure d’expert·es est difficile. C’est l’inverse pour les témoignages de patient·es.

Quelle image avez-vous des médecins comme interlocuteurs·interlocutrices médiatiques ?

Il y a des personnalités humanistes et courageuses qui osent dire les choses et qui le paient parfois au prix fort. Je pense au pédiatre Michel Roulet qui a dénoncé les petits déjeuners gras et trop sucrés de nos enfants en s’attirant les foudres de multinationales agroalimentaires. La jeune génération est, je trouve, plutôt à l’aise avec les médias et les messages qu’elle souhaite faire passer.

Les médecins sont des porte-voix crédibles et ne doivent pas hésiter à assumer une parole forte, souvent face à des lobbys puissants, par exemple contre l’industrie du tabac.

Comment les médecins pourraient-ils·elles mieux utiliser les médias pour des messages de santé publique ?

Ils et elles sont des porte-voix crédibles et ne doivent pas hésiter à assumer une parole forte, souvent face à des lobbys puissants, par exemple contre l’industrie du tabac. Malheureusement, le doute scientifique sert parfois d’alibi pour éviter un discours clair. On aimerait les entendre davantage sur les pesticides, l’environnement, la malbouffe. C’est une prise de risques pour la carrière ou les financements, mais la médiatisation peut ensuite devenir une force, voire une protection.

Quel impact vos reportages ont-ils sur la relation médecin-patient·e ? Suscitent-ils plus de confiance ou de défiance ?

Difficile à mesurer précisément. Mais en temps de crise, la population cherche l’expertise de voix fiables comme celle des médecins. Et se tourne aussi vers les médias traditionnels et le service public.

Trois conseils à un·e médecin qui doit répondre à un·e journaliste ?

  1. Se renseigner sur le média et « tester » le·la journaliste par une courte pré-interview
  2. Demander à relire ses citations
  3. Parler pour le public, et non pour ses pairs dont il ou elle devrait s’affranchir.

Et pour les médecins en institution : cesser de se soumettre aux services de communication et s’appuyer sur la loi sur l’université qui garantit la liberté académique lorsqu’ils ou elles s’expriment sur leur spécialité.

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