En 1903, Elizabeth Magie développe un jeu de société visant à démontrer les effets délétères de l’accaparement de la terre par un petit nombre de propriétaires à des fins d’accumulation du capital.
Elle propose deux variantes distinctes du jeu : Prosperity, fondé sur le partage à travers un impôt foncier – selon la théorie de l’économiste Henry George, où tous les joueurs bénéficient des acquisitions de chacun·e – et Monopoly, la version compétitive et bien connue, ne laissant qu’un·e seul·e gagnant·e.
Au début des années 1930, Charles Darrow, alors chômeur, commercialise e jeu dans sa version «Monopoly », convaincu que seule cette version rencontrerait le succès escompté. Il vise juste : la vente des droits à Parker Brothers en 1935 le rend millionnaire. La version coopérative, elle, est oubliée. Comme souvent, c’est la règle récompensant l’accumulation qui s’est imposée et notre système de santé n’y a pas échappé.
«La santé d’une population est le ciment de la productivité, de la cohésion sociale et de la prospérité.»
La prévention prise en otage par le marché
Soixante ans plus tard, en Suisse, les règles de notre assurance-maladie ont pourtant été repensées avec de nobles intentions : garantir l’accès universel aux soins, assurer la solidarité et l’utilisation efficiente des ressources. Nous aurions toutes et tous dû être gagnant·es, encouragé·es à préserver notre santé à travers la responsabilité individuelle et des programmes de prévention, et pouvoir accéder à des soins de qualité à un coût supportable pour la société.
Force est de constater que ces intentions ont été largement capturées par la logique implacable des marchés. Le système soumet la population à des tentations incessantes et délétères pour sa santé, récompense le volume de prestations curatives au détriment de la prévention et permet l’enrichissement de celles et ceux qui savent jouer habilement. La santé publique est la grande perdante de ce «Monopoly sanitaire», nos règles favorisant l’accumulation et la réparation au détriment de la sobriété et de la prévention.
Remettre la santé au centre du jeu
Changer les règles en cours de partie est possible, mais exige une redistribution: certain·es perdront pour permettre à d’autres de jouer à armes égales. Notre système doit avant tout récompenser une société qui préserve et maintient la santé, plutôt que de chercher à tout prix à la réparer.
La santé d’une population est le ciment de la productivité, de la cohésion sociale et de la prospérité. Oublier cette pièce maîtresse au profit d’un marché compétitif et lucratif est un jeu dangereux.