« Chère consœur » — ou le droit de n’être qu’une patiente

16.09.26 | Proposé par: Estelle Gillès de Pélichy

Il y a quelque temps, une femme médecin s’est assise dans le fauteuil d’en face. Pas le sien, l’autre. Celui de la personne qui consulte. Elle avait fait ce que nous exigeons de nos patients : venir avec sa question, sa vulnérabilité, son histoire et laisser la blouse au placard. Elle avait été adressée par son propre médecin, dans les règles de l’art.

On l’a appelée « chère consœur ».

Elle a demandé, poliment, qu’on ne le fasse pas. Elle a expliqué : je ne suis pas ici comme médecin. Je suis ici comme patiente, comme femme, sans artifice ni compétence. Regardez-moi comme telle.

On a continué.

Cette anecdote paraît minuscule. Elle ne l’est pas. Car dans ce mot « consœur » se loge tout ce que la médecine ne sait pas faire de ses femmes : les regarder comme des humaines.

Une femme médecin qui consulte se voit opposer un paradoxe dont on ne sort pas. Si elle arrive informée, documentée, lucide sur elle-même, et comment ne le serait-elle pas, c’est son métier, on lui répond qu’elle en sait trop : trop de conviction, trop d’hypothèses, trop de connaissance de soi pour être une « vraie » patiente, trop de biais pour diagnostiquer. Si elle arrivait démunie, on s’étonnerait qu’un médecin puisse l’être. Trop compétente pour souffrir, trop informée pour douter. Sa formation, qu’on exige d’elle chaque jour au service des autres, devient la pièce à charge dès qu’elle demande pour elle-même.

Mais soyons honnêtes : ce piège l’accompagne depuis le premier jour. Femme et médecin, elle a toujours été trop ou pas assez quelque chose.

Trop douce pour diriger, trop ferme pour être aimable, trop investie pour sa famille, trop mère pour sa carrière, trop sensible pour le métier, trop cuirassée pour être touchante. Il n’existe aucune place qui donne droit au verdict « juste ».

Le jugement en tenaille n’est pas un accident : c’est un dispositif, et sa fonction est de produire de l’illégitimité. Car quoi qu’elle fasse, où qu’elle soit, quand on lui refuse jusqu’au fauteuil de la patiente, la question n’est plus seulement celle du soin.

Elle devient : où, exactement, une femme médecin a-t-elle le droit de se montrer telle qu’elle est ?

S’il faut être irréprochable pour mériter d’être vue, et si se montrer vulnérable est précisément ce qui rend « mauvaise », alors on nous demande de tenir une vie entière sans aucun lieu où déposer.

Il ne faudra pas s’étonner de ce que les chiffres, ensuite, racontent. Nous les connaissons pourtant, entre nous. Une méta-analyse de l’American Journal of Psychiatry l’établit depuis vingt ans : le risque suicidaire des femmes médecins est plus du double de celui des femmes de la population générale, un ratio de 2,27, là où celui des hommes médecins est de 1,41¹.

Nous savons aussi pourquoi elles ne demandent pas d’aide : dans une enquête menée auprès de plus de 2000 femmes médecins, près de la moitié estimaient avoir présenté les critères d’un trouble psychique sans avoir jamais recherché de soins, invoquant notamment la conviction de devoir gérer seules, la crainte des conséquences sur leur droit de pratique et la honte attachée au diagnostic².

Et la littérature sur le « médecin-patient » documente ce que chacun de nous a déjà observé ou vécu : autodiagnostic, autotraitement, consultations de couloir et, en miroir, la difficulté des soignants eux-mêmes à traiter un pair comme un patient ordinaire³.

Le « chère consœur » n’est pas une susceptibilité : c’est un phénomène décrit.

Notre propre corporation l’a d’ailleurs admis en créant ReMed, le réseau de soutien de la FMH pour les médecins en difficulté: reconnaissance institutionnelle que l’accès normal aux soins ne va pas de soi pour nous.

Reste à ce que chaque cabinet l’admette aussi.

Alors je pose la question, à la manière de celles qui l’ont posée avant nous pour d’autres portes fermées : à quel moment sommes-nous légitimes ?

Légitimes à n’être ni des collègues qu’on évalue sur leurs compétences, ni des exceptions qu’on admire ou qu’on disqualifie.

Légitimes à être vues telles que nous sommes : des humaines, avec des corps, des esprits, des doutes, des vies qui débordent du cadre professionnel. Légitimes dans nos souffrances et dans nos doutes, car le doute, faut-il le rappeler dans nos métiers, n’est pas une pathologie de la demande : c’en est la forme la plus honnête.

Que devons-nous faire, nous, femmes et médecins ? Peut-être ceci, pour commencer : cesser de nous excuser d’exister des deux côtés du bureau.

Nommer ce qui nous arrive quand cela nous arrive, calmement, par écrit, dans les règles que nous connaissons mieux que quiconque.

Et surtout, nous le promettre les unes aux autres : quand une consœur s’assiéra dans notre fauteuil d’en face, nous l’appellerons Madame.

Nous la regarderons comme elle demande à l’être.

Nous lui offrirons ce qu’on lui refuse ailleurs : le droit, immense et minuscule, de n’être qu’une patiente.

C’est peu. C’est beaucoup à la fois.

Dre Estelle Gillès de Pélichy
Psychiatre et psychothérapeute FMH, Morges

¹ Schernhammer ES, Colditz GA. Suicide rates among physicians: a quantitative and gender assessment (meta-analysis). Am J Psychiatry. 2004;161(12):2295-2302.

² Gold KJ, Andrew LB, Goldman EB, Schwenk TL. « I would never want to have a mental health diagnosis on my record »: A survey of female physicians on mental health diagnosis, treatment, and reporting. Gen Hosp Psychiatry. 2016;43:51-57.

³ Kay M, Mitchell G, Clavarino A, Doust J. Doctors as patients: a systematic review of doctors’ health access and the barriers they experience. Br J Gen Pract. 2008;58(552):501-508.

 

 

1 commentaire

    Woringer Virgile

    21.09.26
    Ben oui ... comme on dirait !

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