Témoignage d’une tempête dans la pratique d’un Médecin Praticien

18.09.19 | Proposé par: Arianne Vionnet-Vuilleumier

Depuis août 2019, mon travail de Médecin de Premier Recours a basculé.

J’ai pris connaissance par un courriel de la Société Vaudoise de Médecine  du  5 août 2019 des limitations tarifaires demandées aux médecins praticiens. Ce mail fait suite à la polémique actuelle de demande de remboursements des assureurs auprès de collègues appartenant à cette catégorie de médecins.

Médecin praticien suisse, il m’a fallu quelques semaines pour m’adapter à cette facturation réduisant les durées de consultations d’une manière uniforme. Concrètement, il est difficile de modifier une pratique de nombreuses années de consultations, surtout  pour les patients qui se présentent avec des troubles psychiques, des états dépressifs, des burn-out, etc. Certains ont été très déstabilisés par cette nouvelle, que j ai dû  leur communiquer.

La Société Vaudoise de Médecine offre une lumière d’espoir  aux médecins praticiens vaudois en cherchent une piste sous forme d’ un label de “Praticien Vaudois” quand leur pratique le justifie, pouvant  être proposé aux assureurs et  permettant  de facturer comme les “Internistes généralistes”. Je ne sais pas si cela aboutira, mais d’être soutenue par ses pairs est  très réconfortant dans ce contexte de non reconnaissance de notre travail sur le terrain, en prise avec des situations difficiles, souvent psycho-sociales, comprenant des migrants, des jeunes suicidaires, des familles en crise, des gens au chômage, pour ne citer que quelques exemples, situations pesantes pour lesquelles nous prenons des risques et nous nous engageons quotidiennement.

La formation médicale continue en Suisse est excellente. Nous pouvons adapter notre formation à nos patients, mais tout s’annule si nous ne pouvons pas l’appliquer. Les formations de psychosomatiques ou de médecine manuelle ne sont pas reconnues, car nous ne sommes pas des spécialistes. Ces formations ne s’apprennent pas pendant les études, ni en milieu hospitalier.  Par contre elles sont extrêmement utiles en ambulatoire, face aux plaintes des patients du 21 ème siècle. Dans d’autres métiers, la formation continue est reconnue comme une possibilité de progresser dans un domaine,  mais nous n’avons pas cette chance comme médecin non spécialiste. Je comprends que la tarification du point soit plus basse pour marquer la différence de formation, mais je ne comprends pas l’intérêt de nous ôter des outils de base, tels que l’examen clinique ou l’entretien pour des gens en souffrance. J’ai l’impression d’être un maçon sans truelle.

Ce qui m’ affecte le plus est l’atteinte  à notre identité médicale: nous devenons de simples trieurs. La possibilité de pouvoir accomplir un travail de médecin avec  un examen clinique approfondi, outil de base appris dès le début des études de médecine, nous est ôté. Bien sûr nous pouvons le pratiquer, soit en allant vite et en simplifiant, soit en ne le facturant pas, soit en faisant revenir les gens, s’ils acceptent de revenir avec les contraintes actuelles du monde du travail.

Je remarque déjà après quelques semaines d’ application de ce  système tarifaire que j’envoie plus rapidement des patients  pour des imageries complémentaires ou  pour des conciliums chez des spécialistes, par manque de temps pour discuter des bénéfices des examens ou pour faire un status approfondi.  Nous ne nous pouvons pas prescrire  un examen Remler, alors qu’ il suffit de lire le résultat  que l’appareil nous donne avec le pourcentage de TA au-dessus de la moyenne, ce qui permet d’ajuster facilement et à moindre coût le traitement antihypertenseur. Nous les enverrons chez le cardiologue, ce qui va renchérir l’examen, compliquer la vie des personnes à mobilité réduite et est contraire à un soin de base, le réglage précis de la tension artérielle. J’ai lu dans le journal “Primary and Hospital Care-Médecine Interne Générale” du 4.9.2019, un article de l’équipe de Fanny Lindemann de l’Institut Bernois de Médecine de Premier Recours sur la promotion de la relève médicale (1). Dans le premier alinéa, l’article nous informe qu’en 2014 un arrêté fédéral, concernant les soins médicaux de base et la place primordiale de la médecine de premiers recours, a été approuvé à 88 %. Je ne vois pas aujourd’hui  la logique entre cet arrêté et son application, à moins que les médecins praticiens ne fasse pas partie des médecins de premier recours.

Je suis aussi préoccupée de la politique d’accueil de nos collègues étrangers qui ont permis à de nombreux collègues de partir à la retraite, heureux d’avoir trouvé un successeur faute de candidats suisses. Leurs patients sont des gens qui n’ont maintenant  plus droit aux mêmes soins qu’avec leur médecin précédent ou que leurs voisins qui consultent  chez un médecin interniste généraliste suisse. Selon l’article que j’ai lu dans le dossier no 4 de la Société de Médecine de premier Recours (2), son président  le Dr Jean-Marie Michel président de la Société Médicale du Canton de Fribourg,  mentionne que plusieurs médecins praticiens occupent des postes en périphérie, dans des zones en manque de médecins de famille  du canton de Fribourg. Comment vont-ils répondre aux besoins de la population suisse qui vit en dehors des grandes agglomérations?

Finalement, je suis perplexe devant ce qui me paraît une contradiction, entre une pratique médicale privée, comprenant la responsabilité clinique des patients et des contraintes étatiques éloignées de la réalité du terrain. Affiliée à un  réseau de soin (delta), la réflexion sur une médecine de qualité avec un pilotage des soins par le médecin de premier recours  est au coeur de nos préoccupations et  discussions. Sans pouvoir adapter le temps en fonction de nos patients et de leurs besoins, ce travail devient difficile. Je ne suis pas certaine de l’économie qui en résultera.

Notes du texte :

1.      Primary and Hospital Care-médecine interne générale (2019 ;19(9) :275-277)

2.      https://www.smsr.ch/actualites/dr-jean-marie-michel-il-faut-mieux-integrer-les-medecins-praticiens.

3 commentaires

    Bosshard M.

    Retraité - Fribourg
    11.05.22
    Bonjour, Désolée de me faufiler sur votre blog n'étant pas médecin. Article très intéressant "Témoignage d'une tempête..." ce témoignage devrait être accroché dans chaque salle d'attente du médecin + des flyers sur les tables. Je suis patiente seulement, je subis cette pratique depuis plusieurs années et j'en ai déduit que mon médecin était un profiteur m'envoyant chez maintes spécialistes et voulant probablement faire un maximum de patients dans la journée, en ce qui me concerne, j'ignorai les contraintes imposées à nos généralistes. Ces contraintes devraient être publiées et à la connaissance de tous les patients, parce que cette pratique amène le patient à douter de son médecin et à une perte de confiance, ce qui est fort triste pour les deux partis.

    Dr P MARENCO

    Médecine générale - Genolier
    15.04.20
    Entièrement d'accord que cette logique discriminatoire n'a pas de sens. J'ai un diplome français avec plus de 15 d'expérience comme Chef de Clinique puis comme PH Urgentiste dans les hôpitaux français, un Master de physiologie, j'ai 3 ans d'expérience dans les établissements Suisses reconnus par la FMH et j'ai mon RCC, je suis la formation continue en MIG comme la loi le demande pour la médecine interne générale. J'ai passé un diplome étranger (Diplôme Inter Universitaire DIU) délivré par l'université de paris V, (1 an) sur la prise en charge de l'hypertension artérielle et des risques Caridovasculaires et rénaux, et je fais plus de 100 MAPA par année depuis plusieurs années car je travaille sur demande de plusieurs collègues cardiologues, et je ne peux même pas facturer la position MAPA dans le tarmed car les médecins praticiens en sont exclus.... Nous marchons sur la tête... J'espère que la SVM va nous faire obtenir ce label de Praticien Vaudois et rétablir un peu d'équité entre médecins issus de formations européennes de qualité équivalente..

    Dominique Drsse Leyland - Boschung

    Medecin généaliste FMH Médecin - déléguée cantonale de la Riviera Vaudoise - 1800 Vevey
    05.03.20
    Bravo pour vos commentaires qui me semblent extêmement pertinents.

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